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 Publié le 15 août 2008

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L’Afrique n’a pas le monopole des difficultés

Interview de Célestin Monga parue en février 2008 dans le numéro 68 du magazine Continental. Propos recueillis par Christian Éboulé.

L’Afrique n’a pas le monopole des difficultés

Intellectuel iconoclaste et « poil-à-gratter » du régime camerounais de Paul Biya -ce qui lui a valu un séjour en prison puis l’exil- Célestin Monga est aujourd’hui Lead Economist auprès du vice-président de la Banque Mondiale. Dans son dernier ouvrage, Un Bantou à Washington, il revient sur son itinéraire et porte un regard sans complaisance sur les élites et dirigeants politiques africains.

Continental : Vous avez intitulé votre dernier livre Un Bantou à Washington, une référence très explicite à un autre de vos ouvrages Un Bantou à Djibouti. Y a-t-il un lien entre ces deux ouvrages ?

Célestin Monga : Le livre m’a été demandé par Roland Jaccard, directeur de la collection « Perspectives critiques » aux Presses universitaires de France. À l’origine, ce devait être simplement un texte d’introduction à la réédition de Un Bantou à Djibouti, paru en 1990. Jaccard en avait fait un compte-rendu enthousiaste dans le quotidien Le Monde et souhaitait rééditer le livre épuisé. L’idée était donc de produire une préface expliquant un peu mon itinéraire philosophique, des rêveries nihilistes sur les bords de la mer Rouge à la Banque mondiale où l’on ambitionne de conceptualiser le monde. Je me suis un peu laissé aller. J’ai rédigé un texte plus long que prévu et l’éditeur a souhaité en faire un livre à part entière. Les deux textes sont publiés dans le même volume. Le titre Un Bantou à Washington s’est imposé tout seul après une conversation avec l’universitaire camerounais Ambroise Kom.

Dans ce livre, vous faites le constat amer de la résignation de l’opposition camerounaise. Comment l’expliquez- vous et était-ce inéluctable ?

Célestin Monga : Quand on a, comme moi, grandi à l’ombre de Sony Labou Tansi, Cioran et Pessoa, l’échec est forcément démythifié, il n’est donc pas douloureux. Mais je suis un nihiliste actif, un pessimiste Joyeux, convaincu que même si la destination ultime est tragique et connue d’avance, les chemins qui y mènent sont divers. Tout l’art de vivre consiste donc, non pas à prétendre que l’on échappera à la mort, mais plutôt à l’organiser à sa guise, à choisir librement l’itinéraire que l’on veut prendre pour y aller... De ce point de vue, les Leaders de l’opposition camerounaise n’ont pas fait preuve de beaucoup de créativité ou de vision stratégique. Leur incompétence a été aggravée par la clochardisation de la classe politique, technique par laquelle les autorités ont affamé tous ceux qui les critiquaient. A cela, s’est ajouté le mépris actif de l’Occident et de la communauté internationale, qui n’ont jamais accordé le moindre crédit aux demandes démocratiques formulées par les peuples africains. Lorsque des Ukrainiens, Géorgiens ou Polonais descendent dans la rue pour réclamer un supplément de liberté, la BBC et CNN courent à leur secours, et leurs exigences sont immédiatement présentées sur tous les écrans de télévision du monde. Quand il s’agit de Camerounais, Ivoiriens ou Kenyans, les médias sont absents et les chancelleries occidentales caricaturent la demande de liberté comme étant simplement des revendications ethniques.

Vous affirmez que la dette ne constitue pas le principal obstacle au développement de l’Afrique. N’est-ce pas une manière peut-être involontaire d’exonérer de leurs responsabilités certains acteurs du « fléau » de la dette ?

Célestin Monga :La formulation de votre question pourrait faire croire que je m’oppose à l’annulation de la dette africaine. Ce n’est pas le cas. Je dis simplement que la dette souvent odieuse qui obère les budgets de nos États est le reflet de problèmes plus profonds de gouvernance, d’absence de vision et de stratégie économiques, et de déficit de légitimité politique... Problèmes qui ne seront pas résolus simplement annulation de la dette. Pour des pays comme les nôtres où les niveaux d’épargne sont faibles et les besoins d’investissements importants, l’endettement n’est pas forcément un mauvais instrument -surtout à cette époque où les marchés financiers sont liquides et assez sophistiqués. À condition que l’argent emprunté finance des investissements productifs, c’est-à-dire ceux dont le taux de rendement interne est positif. Or, ce n’est pas le cas. L’on emprunte pour financer la flotte aérienne personnelle ou la résidence secondaire d’un roitelet nègre ou pour renflouer des comptes en Suisse. Dans ces cas-là, le poids de la dette extérieure n’est que le symptôme d’une crise de délire relevant de la psychiatrie...

L’économiste et prix Nobel américain Joseph Stiglitz a très sévèrement critiqué le FMI et la Banque mondiale, dont il a été l’économiste en chef. Il accuse notamment ces institutions d’appauvrir l’Afrique au lieu de les aider à se développer. Vous ne semblez pas partager ce point de vue...

Célestin Monga : Je n’ai pas la même lecture que vous de ce que dit Stiglitz. D’abord il fait une distinction entre le FMI et la Banque mondiale dont il a été pendant des années un salarié fier et loyal. Ensuite, dire que les institutions de Bretton Woods appauvrissent l’Afrique, c’est dédouaner un peu trop facilement les dictateurs qui la gouvernent. Le continent compte 900 millions d’hommes. En face, le FMI et la Banque Mondiale ont moins de 15000 employés, ne disposant pas d’une armée. Qu’est-ce qui oblige les dirigeants africains à courir à Washington pour solliciter les crédits et les conseils de ces institutions ?. Pensez que vous que mon pays, le Cameroun, était un modèle de développe ment économique avant l’arrivée de la Banque mondiale ? Le FMI et la Banque mondiale sont des institutions financières qui vendent de l’argent et leur expertise à ceux qui veulent bien les acheter. Nul n’est contraint de traiter avec eux. La vérité est simple et banale : le FMI et la Banque mondiale n’ont aucune vocation à développer un pays. Ceci relève de la responsabilité des dirigeants et des élites de ces pays-là. Si vous n’avez pas de vision, pas de stratégie, pas de leadership, si vous êtes incapable de dire non lorsque les politiques proposées ne vous conviennent pas, inutile de pleurnicher et d’aller chercher des boucs émissaires à Washington ou ailleurs.

En tant qu’économiste, avez-vous quelques éléments de réponse à apporter aux diverses difficultés auxquelles sont confrontés les pays d’Afrique subsaharienne ?

Célestin Monga : La science économique seule ne permet pas de cerner les problèmes de l’Afrique. Certains de mes collègues expliquent les raisons des difficultés du continent en citant pêle-mêle la détérioration des termes de l’échange, c’est-à-dire le rapport entre les cours des matières premières et le prix des importations, l’appréciation des taux de change qui pénalise la compétitivité de nos économies, les problèmes institutionnels et de gouvernance, l’inefficacité des systèmes bancaires et financiers, la faiblesse de la productivité, etc. Tout cela est exact. Mais l’Afrique n’a pas le monopole de ces difficultés-là. Pourquoi lui est-il plus difficile de s’en émanciper que les autres ? Parce qu’elle souffre de quatre déficits sévères d’ordre méta-économique dont j’ai souvent parlé : déficit d’amour-propre et de confiance en elle-même ; déficit de leadership ; déficit de savoir et de connaissances ; déficit de communication et d’échange, de connexion à la conversation globale. C’est pourquoi le travail sur les mentalités, proposé par des auteurs comme Cheikh Anta Diop, Fabien Eboussi Boulaga ou Jean-Marc Ela, me paraît fondamental.

Voir aussi :
- Nous devons quitter la Banque mondiale parce qu’elle a apporté la pauvreté en Afrique
- Video : Quand le FMI fabrique la misère
- Réalité du Franc CFA : Le nazisme monétaire

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Références bibliographiques:

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