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par Jean-Philippe Omotunde © africamaat.com
Son dernier article: Création de l’Institut Per (...)
Une société divisée et raciste.
Ils ont placé la question noire au centre de leur oeuvre. Eddy Harris, Percival Everett et Russell Banks : deux Noirs et un Blanc qui puisent dans les tumultes de la société américaine le sel de leurs romans.
Texte extrait de Télérama.fr
Plus ou moins engagés, plus ou moins célèbres, tous s’interrogent sur l’identité afro-américaine, dénoncent le racisme ambiant. Ils nous livrent leurs réflexions inspirées par la catastrophe qu’a subie La Nouvelle-Orléans.
Premier regard, celui d’Eddy Harris, qui fustige un individualisme forcené made in America. L’auteur de Harlem est né en 1956 à Saint Louis, dans le Missouri. Eddy Harris est l’auteur de quatre livres, dont deux traduits en français : Harlem, qui brosse le portrait du quartier new-yorkais, et Jupiter et moi, consacré à son père et à l’odyssée familiale. Ce roman vient de sortir en France , où l’écrivain, élevé dans un collège blanc catholique et diplômé de la Stanford University, a élu domicile depuis cinq ans.
Télérama : Comment avez-vous vécu la tornade qui s’est abattue sur le sud des Etats-Unis ? Eddy Harris : Ce fut un choc, bien sûr. C’est surtout le chaos politique qui m’a déconcerté. D’abord l’évacuation, avec ces files de voitures interminables, puis la ville dévastée et inondée et, enfin, le constat de l’extrême faiblesse de réaction des Etats-Unis. Katrina était juste une tempête, quelque chose de familier dans le sud du pays, et nous n’avons pas pu y faire face ! On imagine mal ce qui se passerait en cas d’attaque ennemie. Force est de constater que depuis la guerre en Irak, nous n’avons pas les moyens de réagir, ni en hommes, ni en argent.
Télérama : De La Nouvelle-Orléans, on ne voit plus qu’un centre-ville dévasté, abandonné au pillage et à la violence. Que vous inspirent ces images ?
Eddy Harris : Elles sont toutes stéréotypées, ce qui, cette fois, ne m’a pas étonné. Contrairement à ce qu’elles pourraient faire croire, La Nouvelle-Orléans n’est pas une ville où ne vivent que des Noirs pauvres, résultat du racisme et de la ségrégation. On oublie qu’elle est peuplée pour moitié de Blancs et qu’une classe moyenne noire existe également. Comme ces derniers ont pu quitter la ville à temps, ils n’ont pas été filmés par les télés. De plus, celles-ci nous montrent que les Noirs ne sont pas seulement pauvres, mais violents, indisciplinés, incapables de solidarité. Ce n’est pas nouveau. Les télés ne font que reproduire, à La Nouvelle-Orléans, ce qu’elles font ailleurs : entretenir de faux clichés. Exemple : l’agence Associated Press a diffusé deux scènes quasi identiques, en parallèle. L’une montrait un Noir marchant dans l’eau, un sac sur les épaules. Sur l’autre, un Blanc faisait exactement la même chose. La légende de la première photo affirmait que le Noir venait de piller un magasin, la seconde que le Blanc s’était débrouillé pour survivre. Pillage d’un côté, débrouille de l’autre... Je ne m’attendais pas à voir d’autres images avec d’autres commentaires. Face à cette tragédie, les photos ne pouvaient qu’être tronquées, dramatiques et caricaturales.
Télérama : Vous dressez ce constat avec une grande distance, comme si vous n’étiez pas touché. Pourquoi ?
Eddy Harris : J’ai presque 50 ans, j’ai grandi aux Etats-Unis. Et je ne vois rien qui ait changé concernant les Noirs. On a l’habitude de cet ostracisme. On sait tous que si le cyclone s’était abattu sur la Floride, George Bush n’aurait pas autant attendu pour déclencher les secours. Rien ne change avec le temps et tout le monde a intérêt à ce que cette situation perdure....
Dans mon pays, je suis depuis toujours considéré comme un Noir et uniquement comme un Noir, même si je m’habille bien et que je conduis une voiture de luxe, une BMW, en l’occurrence. La police est toujours derrière moi, elle trouve toujours quantité d’excuses pour me contrôler. Je suis suivi dans les magasins par les agents de la sécurité. Je suis noir, donc un voleur en puissance.
Un jour, je me suis assoupi dans le salon d’une radio, assis dans un fauteuil, les bras croisés. Un vigile est arrivé, il m’a réveillé en me donnant un coup de pied, il n’a même pas pensé que je pouvais être écrivain et invité à parler de livres sur la station. Aux Etats-Unis, nous vivons en permanence ce type d’humiliations. Nous sommes victimes de stéréotypes. Seule change la forme de ces stéréotypes. Regardons les séries. Avant, les criminels étaient toujours des Noirs. Les Arabes les ont remplacés et les Noirs sont devenus des juges ! L’idéal serait que les Noirs soient partout, du voyou au magistrat, à n’importe quelle place, comme les Blancs. En fait, on met toujours les Noirs en boîte, avec une étiquette dessus.
Télérama : Le sociologue américain Mark Naison assure que Katrina a produit l’effet inverse du 11 Septembre, provoquant une sorte d’implosion de la société américaine. Qu’en pensez-vous ?
Eddy Harris : Je partage cette analyse. Beaucoup de gens fuyant les inondations se sont réfugiés dans les Etats voisins, où il y a peu de Noirs. Il n’a pas fallu plus de trois jours pour que cela pose des problèmes. Aux Etats-Unis, la tension raciale est permanente, mais canalisée en dessous du seuil d’explosion. Il suffit d’une tornade pour qu’elle réapparaisse de façon spectaculaire. Le cyclone Katrina sert de révélateur : la société est extrêmement divisée et raciste. Rien n’est fait pour que cela change, surtout pas avec un président comme George Bush, qui ne se soucie ni des Noirs, ni des conflits entre les minorités, comme celui, sans doute à venir, entre les Hispaniques de plus en plus nombreux et les Noirs. A cela, il faut ajouter une mentalité très américaine : un individualisme forcené. Les riches ne se disent jamais « un jour, je serai pauvre » et se fichent d’une situation qui ne les concernera jamais. Les pauvres, eux, se disent qu’un jour ils seront riches et se mettent à penser comme les riches qu’ils espèrent devenir... La solidarité, on le voit, n’est pas une valeur intrinsèque à la société américaine.
Télérama : Pendant que Katrina s’abattait sur La Nouvelle-Orléans, à Paris des hôtels brûlaient, faisant de nombreuses victimes parmi des familles noires très pauvres. Que pensez-vous de ce hasard du calendrier ?
Eddy Harris : Est-ce parce que je suis noir, parce qu’il s’agit de gens qui comme moi n’habitent plus leur pays, parce que ce drame se déroule en France ? Ces incendies m’ont beaucoup touché. J’avais le sentiment que ce qui venait de se passer à Paris était plus choquant, plus inadmissible, que ce qui s’était passé aux Etats-Unis. Peut-être parce que j’ai une idée ridiculement idéaliste de la France, avec sa devise Liberté, Egalité, Fraternité. Mon prochain livre portera ainsi sur mon histoire à Paris, où l’on me voit d’abord comme un Américain et non comme un Noir. Est-ce ma façon de bouger, mon accent, ma manière de parler le français comme un Basque espagnol ? On ne me prend jamais pour un Africain... J’aimerais comprendre ce lien entre eux et moi. Ce qui nous rassemble, ce qui nous sépare...
Propos recueillis par Véronique Brocard et Martine Laval
Aucune.
Commentaires
- 2/03/2010 09:19 par Kandor
- 29/09/2005 17:15 par
- 23/09/2005 19:39 par lacides
- 23/09/2005 16:36 par karin








